Ce n’est pas en France que j’ai rencontré Ischnura graellsii, mais à Lisbonne, au Portugal, une région où il est facile à identifier car Ischnura elegans est absent. Je l’avais pourtant cherché à 2 reprises dans les Pyrénées et sur la côte Basque, sans succès ; dans les Pyrénées, au mois de juin, il faisait frais avec du brouillard. Au Pays Basque, fin juin avec une forte chaleur, un étang connu pour cette espèce était totalement déserté par les odonates, comme cela arrive parfois, sans que l’on puisse en connaître la raison.
Il faut noter que la redécouverte de cette espèce en France est récente (Louboutin & al., 2015) et que sa répartition est loin d’être figée.
Description – Identification

Les mâles sont caractérisés par leur abdomen sombre portant une tache bleue lumineuse sur le huitième segment ; ils sont extrêmement proches de Ischnura elegans ; mais la bande antéhumérale est ici étroite, fine, incomplète ou même inexistante et le plus souvent leurs taches postoculaires sont très réduites ou absentes. Ce ne sont pas des différences structurelles réputées fiables, mais l’absence des taches postoculaires pour I. elegans est rarissime en France, et personnellement, je ne l’ai jamais vu.

Le bord postérieur du pronotum est à peine arrondi, ne comporte pas de long lobe médian et n’est pas relevé comme celui d’I. elegans.
Un détail d’identification qui passe inaperçu est signalé par Grand et Boudot (2006) ; il porte une protubérance très marquée sur la face dorsale du deuxième segment ; c’est un critère « en main » car il est très difficile à vérifier sans capture et même les bonnes photos peinent à le montrer à travers les ailes.


En cas de doute, comme toujours les appendices anaux sont décisifs : les appendices anaux inférieurs (les plus visibles), les paraproctes, sont convergents, ils sont divergents pour I. elegans.
Les branches internes des supérieurs, les cerques, sont divergentes (vocabulaire des appendices en conformité avec Piney & Krieg-Jacquier (2024)).
On note également que le tubercule bifide du dixième segment est à peine saillant.

Autre quasi-constance du genre Ischnura en Europe; les ptérostigmas sont bicolores, plus nettement pour ceux des ailes postérieures.
Il est facile de noter que, comme pour I. pumilio, les ptérostigmas des ailes antérieures sont plus grands que ceux des ailes postérieures.
I. pumilio est d’ailleurs proche de cet Ischnura graellsii, mais on rappelle que le spot bleu de son abdomen est situé sur le neuvième segment et non le huitième.
Autre rapprochement : les mâles sont tous les deux les plus petits de nos Ischnura européens, atteignant seulement 26 à 31 mm.

Les femelles, comme leurs cousines I. elegans, sont polymorphes et présentent de remarquables et spectaculaires variations de coloration en fonction de leur forme et de leur âge ; elles peuvent être gynochromes vertes, roses, orange ou androchromes, imitant presque parfaitement la coloration des mâles, comme ci-dessus. Elles portent toutes, à des degrés divers, une marque bleue ou terne, plus claire en tout cas que le reste de l’abdomen, sur le huitième segment.
Les femelles de l’Ischnure maghribérique portent généralement des bandes antéhumérales plus larges que celles des mâles ; si, de plus, elles ont des taches postoculaires, elles sont très difficiles à séparer de l’Ischnure élégante et on doit recourir à l’examen du pronotum dont le bord postérieur est pratiquement rectiligne (celui de I. elegans est pourvu d’un petit lobe postérieur redressé).
Elles ne semblent pas porter de protubérance sur la face dorsale du deuxième segment.
Ischnura graellsii pronotum femelle, Portugal, Lisbonne, 14/04/2026

Habitat et distribution géographique
On trouve l’espèce dans les mêmes milieux très variés que sa cousine ; tous types d’eaux courantes et stagnantes.
Les photos de cette page ont été faites sur le petit bassin bétonné du parc Gulbenkian, dans le centre de Lisbonne.
En France, sa distribution est ponctuelle dans les Pyrénées avec des implantations rares et disséminées. Il faut noter qu’en 2006, Grand et Doudot écrivaient que « L’agrion de Graells doit être considéré comme éteint en France, où il était en limite de distribution ». Il a fallu attendre Louboutin, Nicolas et Gautier (2015) pour la redécouvrir.
Elle est endémique de la péninsule ibérique (son nom anglais est Iberian Bluetail), et du nord de l’Afrique (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye).
Atlas dynamique des Odonates de France.
IUCN Red List.
Période de Vol
Les rares données françaises sont estivales, avec un pic en juillet et août sans doute en raison de sa présence en montagne.
Dans la péninsule ibérique et dans le Maghreb, sa période de vol s’étend de la mi-mars à novembre. Dans le sud de son aire, on peut l’observer toute l’année.
Comportement – Écologie
Son cycle peut comporter 4 générations (quadrivoltine) dans l’année dans le sud de son aire, où sa phase larvaire ne dure qu’à peine onze semaines. Elle est bivoltine au nord de l’Espagne, il n’y a pas encore de données précises en France.
Ischura graellsi s’avère aussi agressive avec les autres odonates qu’I. elegans, les cas de prédation sur d’autres zygoptères sont communs, comme les cas de cannibalisme, où le genre Ischnura montre toute sa férocité (voir l’étude que j’ai consacrée à ce sujet pour les zygoptères).
Les accouplements sont longs, voire très longs (9 heures 19 minutes dans Monetti et al., (2002)), comme pour I. elegans ; le but est sans doute de repousser/éliminer le sperme des précédents partenaires de la femelle, afin d’assurer la paternité du mâle ; mais de très longs moments d’inactivité totale sont vraiment étonnants.
C’est une espèce qui a fait l’objet de très nombreuses études et l’hybridation des mâles I. elegans avec des femelles Ischnura graellsi est démontrée in vivo et au laboratoire, mais pas celle concernant les mâles I. graellsi avec des femelles elegans, empêchée sans doute par la tubérosité du pronotum de ces dernières.

Étymologie
Ischnura vient du grec ischnos pour fin ou mince et de oura qui signifie queue. Charpentier explique qu’il a créé ce nom en raison de la finesse exceptionnelle de l’abdomen, sans doute en comparaison du genre Calopteryx, d’après Fliedner (2006), car elle n’a rien d’étonnant en soi.
Graellsii est un hommage de Pierre Rambur à Mariano de la Paz Graells y de la Agüera (1809–1898), une figure monumentale des sciences naturelles en Espagne au XIXᵉ siècle, médecin, entomologiste, botaniste et zoologiste. Rambur écrit : « Cette espèce m’a été envoyée par M. Graells qui l’a prise dans les environs de Barcelone. »
Daniel Grand et Jean-Pierre Boudot, 2006 – Les Libellules de France, Belgique et Luxembourg, collection Parthénope.
Dijkstra, K.-D.B., A. Schröter & R. Lewington. 2020 – Field Guide to the Dragonflies of Britain and Europe. Second edition. Bloomsbury Publishing, London.
Fliedner, 2006. The scientific names of the Odonata in Burmeister’s « Handbuch der Entomologie ».
Louboutin, B., Nicolas, M. & Gautier, C., 2015 – Redécouverte d’Ischnura graellsii en France (Odonata : Coenagrionidae). Martinia, 31 (2) : 91-102
MONETTI L., SANCHEZ-GUILLEN R.A. & CORDERO-RIVERA A., 2002 – Hybridization between Ischnura graellsii (Vander Linden) and I. elegans (Rambur) (Odonata: Coenagrionidae): are they different species? Biological Journal of the Linnean Society 76 (2) : 225-235.
Bertrand Piney & Régis Krieg-Jacquier, « Nomenclature française des appendices anaux des imagos et larves d’odonates : pour l’abandon du terme « cercoïdes » », Martinia 38 (1) : 1–19, 2024/01
Rambur, Jules, 1842 – Histoire naturelle des insectes. Névroptères – Librairie Encyclopédique de Roret. P. 275.