
Il faut sans doute d’abord expliquer pourquoi on a donné à ce Platycnemididae un nom si curieux : Coeliccia new sp. cf. nemoricola. Il s’agit tout simplement d’une nouvelle (new) espèce (sp.) de Coeliccia très proche (cf. pour confer) de nemoricola.
En toute rigueur, et je suis d’ailleurs surpris, on aurait dû utiliser sp. nov. pour species nova (et non pas new sp.) signifiant nouvelle espèce plutôt qu’un terme anglais. Mais le texte (1) auquel je fais référence ne décrit pas cette nouvelle espèce, il la mentionne seulement, et échappe sans doute de ce fait à la rigueur des conventions internationales, ce dont Rory Dow, expert local et régional, est forcément conscient.



1 & 2 Sri Maha Mariamman Temple Matang, 20/03/2025 3- Mount Matang 23/03/2025
Le problème est d’essayer de savoir de ce qui distingue cette espèce de C. nemoricola. J’ai bien trouvé la description de cette espèce par Laidlaw, mais rien de précis ou d’évident ne sépare les deux espèces, sauf « Abdomen entirely dull black (in one specimen there is some trace of lighter colour on the dorsal side of segment 10). Abdomen entièrement noir terne (sur un spécimen, il y a une trace de couleur plus claire sur la face dorsale du segment 10) ». Notre sujet montre non seulement un S10 entièrement bleu pâle, mais aussi les 8/10° apicaux du S9. Laidlaw a décrit l’espèce à partir d’un sujet de collection, et on ne savait pas, à cette époque, conserver correctement les couleurs des spécimens.
Pour illustrer ces problèmes de coloration, il écrit d’ailleurs à propos du thorax « an indication of a narrow antehumeral stripe on either side, of a dull black purple colour, and of a band of similar colour at the base of the side of the thorax. During life it is possible that these bands are of a brighter colour. (une indication d’une étroite bande antéhumérale de chaque côté, d’une teinte terne violet foncé, et une bande d’une couleur similaire à la base du côté du thorax. Sur le sujet vivant, il est possible que ces bandes soient d’une couleur plus vive.) ».
Et bien sûr, il n’y a pas de description de notre nouvelle espèce ; auquel cas, elle aurait été baptisée.
Je ne sais donc pas si les appendices anaux sont différents, Laidlaw n’a pas fait leur dessin.




Si on veut se référer aux photos présentées comme C. nemoricola sur iNaturalist, il faut être prudent et vérifier qu’elles ont bien été prises dans une des aires où a été historiquement observé cette espèce ou un des territoires sur lesquels il est officiellement connu ; ce sujet a été justement photographié sur le mont Kinabalu à Sabah.
Je note les différences suivantes ; la tache sur le pronotum est beaucoup plus étendue, comme celle sur le S9 presque complètement coloré et qui est à peine encoché antérieurement, et les appendices anaux supérieurs semblent nettement plus courts que sur mes photos.
En conclusion, il y a au moins 15 espèces de Coeliccia au Sarawak (80 en Asie), plusieurs espèces sont en cours de description, d’autres sont simplement connues et certainement d’autres restent à découvrir ; il faudra donc repasser dans quelques années sur cette page pour connaître le nom de cette espèce et avoir plus de certitudes sur ce genre.


Nous avons rencontré cette espèce à deux reprises, deux jours pluvieux, sur le même type de biotope ; un fossé très encombré de végétation drainant les petits torrents, ruisseaux et suintements de la moyenne montagne, le long d’une route ou d’un sentier, apportant un peu de lumière. Il se trouvait en compagnie de Coeliccia flavostriata et de Stenagrion dubium, entre autres.


J’ai l’habitude de donner la taille des espèces que je photographie en trouvant des références dans la littérature, car je ne capture pas ; ici, c’est difficile, l’espèce n’est pas décrite encore.
Alors, on se contentera de la taille de C. nemoricola indiquée par Laidlaw ; l’abdomen mesure 50 mm ce qui fait un très beau zygoptère de 60 mm !
Je rappelle que le plus grand zygoptère européen, Chalcolestes viridis n’atteint que 39 à 48 mm.
Coeliccia sp. nov. cf. nemoricola mâle, Sarawak, Sri Maha Mariamman Temple Matang, 20/03/2025
Tant que la taxinomie n’est pas fixée, son aire de répartition reste relativement incertaine ; Dow (1) écrit que Coeliccia sp. nov. cf. nemoricola est endémique du Sarawak et de Brunei, tandis que l’espèce nominale, C. nemoricola serait un peu plus au nord, à Brunei et au Sarawak.
Étymologie
Selys a décrit la première espèce du genre en 1863 sous le nom de genre préoccupé de Trichocnemis (coléoptère longicorne) et c’est Kirby qui a rectifié et créé le genre Coeliccia en 1890. Ce nom de genre, inexpliqué par l’auteur à ma connaissance, vient peut-être du latin coelum (ou caelum ), qui signifie ciel ou céleste, et d’un suffixe ou simple terminaison choisie pour l’esthétique ou la phonétique. En effet, la première espèce décrite par Selys, Trichocnemis membranipes, est bleu-ciel, pour toutes ses parties non noires.
Nemoricola, du latin nemus pour bois, forêt et du suffixe cola qui indique la fréquentation ou l’habitat, pour signifier que cette espèce se rencontre en forêt.



1- Dow, 2021 – AN ANNOTATED CHECKLIST OF THE ODONATA (INSECTA) KNOWN FROM SARAWAK WITH RECORDS TO DISTRICT LEVEL – Sarawak Museum Journal · January 2021
2- Laidlaw, 1912 – List of the Odonata taken on a expedition to Mt. Batu Lawi together with description of supposed new species – Journal of the Straits Branch of the Royal Asiatic Society, No. 63 – P. 95.