Boyeria Irene (Fonscolombe, 1838)

Boyeria irene, l'Aeschne paisible, Aeshnidae, est un habitué de mon jardin, années après années, au point que j'ai cru, à l'époque où j'ai fait la photo ci-dessous, qu'elle naissait de ma petite mare. Mais elle se plait exclusivement en rivière et les sujets qui viennent se reposer sur les murs de ma maison proviennent certainement du cours d'eau voisin, l'Evre, à quelques centaines de mètres. Et malheureusement elle aime se poser sur le crépi de la maison, ou sur le bandeau de toiture, le plus souvent à l'ombre ou à mi-ombre, ce qui n'est pas du meilleur effet.

Boyeria irene mâle, Beaupréau (F-49), 22/06/2008
Boyeria irene mâle, Beaupréau (F-49), 22/06/2008
Description - Identification

Les mâles sont d'une teinte générale brun verdâtre, comme habillés en tenue de camouflage, ce qui est d'ailleurs très efficace dans leur milieu sombre. Ils mesurent 63 à 71 mm.
Les yeux sont verts, ils se touchent sur une longueur importante (ce qui caractérise les Aeshnidae), mais le front ne porte aucune marque distincte.
La face latérale du thorax est parcourue de motifs verdâtres et bruns mal définis. La partie dorsale montre une bande antéhumérale unique parmi les Aeshnidae de France ; sur une vue postérieure, celle de gauche forme un "L", celle de droite un "⅃" ou, en réalité, si on regarde de très près, elles sont plutôt en forme de clou de tapissier, avec une tête inégale).

Boyeria irene femelle, bandes antehumérales, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 30/06/2021
Boyeria irene, bandes antehumérales, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 30/06/2021

L'abdomen de L'Aeschne paisible est très dilaté pour les deux premiers segments puis brutalement étranglé à partir du troisième : les motifs sombres des premiers segments évoquent une tête de fantôme pour certains (Western spectre en anglais). Il porte des auricules (voir glossaire) et l'aile est fortement encochée à ce niveau.
Le reste des segments porte des motifs qui évoquent des têtes d'animaux ou des masques.
À noter que les 2 derniers segments ne portent pas de noir sur la face dorsale pour les mâles.

Boyeria irene femelle, abdomen, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 30/06/2021

L'identification ne pose pas de problème, il n'y a pas d'espèces proches sur le plan de la coloration. Si un doute devait subsister (il est parfois confondu avec Brachytron pratense, dont il partage le vol erratique), il faut examiner la nervation qui présente un caractère unique en France parmi les Aeshnidae : l'espace médian est traversé par 2 à 4 nervures (3 ci-dessous). Cet espace est libre pour tous les autres en Europe, sauf Caliaeschna microstigma, mais leurs aires de distribution ne se chevauchent pas.

Aeschne paisible mâle, espace médian, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 22/06/2008
Boyeria irene mâle, espace médian, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 22/06/2008

Les femelles sont très proches des mâles pour leur habitus : elles n'ont cependant pas d'auricules et l'angle interne de l'aile est arrondi. Contrairement aux mâles, la base des ailes est parfois fortement ambrée et généralement les deux derniers segments portent des marques sombres.
Enfin, elles présentent un caractère unique parmi les Odonates européens ; il existe deux formes structurellement différentes, l'une porte des cerques courts (2 mm, forme dite brachycerca, la plus commune et la seule que j'ai jamais rencontrée), l'autre des cerques aussi longs que ceux des mâles (6 mm, forme dite typica). Cette curiosité a été étudiée par Ferreras-Romero &  Suhling (2021).

Boyeria irene femelle, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 30/06/2021
Boyeria irene femelle, Beaupréau-en-Mauges (F-49), 30/06/2021
Habitat et distribution géographique

On le rencontre sur les ruisseaux et les rivières (rarement sur des lacs d'altitude), souvent au fond rocheux et aux rives arborées dont la végétation déborde largement au-dessus de l'eau, formant parfois de véritables galeries.

En France, il se raréfie quand on s'éloigne de la Méditerranée et est absent au nord de la Seine et au nord-est du pays..
Il est largement représenté en Espagne et en Italie, il est présent en Suisse ; quelques signalements sont enregistrés en Allemagne et dans le Maghreb.

Atlas dynamique des Odonates de France
IUCN Red List

Période de vol

On les voit voler surtout de mi-juin à fin août, mais dans le sud de leur aire ils apparaissent en mai. Quelques données très précoces sont de fin mars, les records le montrent encore présent en octobre.

Comportement - Écologie

On l'observe faire des va-et-vient, bas le long de segments de rivière, souvent sombres, explorant les anfractuosités des rochers qui plongent dans l'eau, rentrant dans les buissons ou les branches au ras de l'eau, certainement à la recherche de femelles qui pondent dans les cavités des berges.
Selon Velasco Villanueva et al. (2018), la phase larvaire dure deux à trois ans, les émergences interviennent la nuit.

Ils sont peu craintifs et viennent souvent se poser sur les murs de maisons et y entrent même à la tombée du jour, où ils sont actifs, souvent en chasse. Je les ai vus passer la journée sous l'avancée de toiture de ma maison, sous des lavandes ou des hortensias qui sont appuyés au mur.
Ce comportement "nocturne" fait qu'ils sont parfois victimes des chauves-souris (Rhinolophus euryale), comme le rapporte Jean-Louis Dommanget (1987).

Étymologie

L'espèce a été créée par Boyer de Fonscolombe (1838), pionnier de l'odonatologie en France, sous le nom Aeshna irene, mais en 1883, Selys l'a séparée du genre initial. Et dans son Synopsis des Aeschnines (1883), il le place dans le genre Fonscolombia, rendant ainsi hommage à l'inventeur de l'espèce. Mais le genre Fonscolombia avait déjà été utilisé, à l'insu de Selys, pour nommer un genre de cochenilles (Lichtenstein, 1877).
Mac Lachlan (1896), a rectifié cette erreur, créant le genre Boyeria, respectant ainsi l'hommage à l'inventeur.
Boyeria, comme on vient de le montrer, est un hommage de l'entomologiste anglais Mac Lachlan au premier descripteur de l'espèce, Étienne Laurent Joseph Hippolyte Boyer de Fonscolombe.
Irene reste un peu énigmatique en l'absence d'indication par son auteur et deux versions coexistent :
— l'une s'appuie directement sur la racine grecque du mot qui signifie la « paix », le caractère « pacifique » ou « paisible » et qui a été reprise pour le nom français Aeschne paisible.
— l'autre, qui me semble beaucoup plus simple et crédible, fait tout simplement référence au prénom de sa fille, Marie Henriette Irène [Boyer de Fonscolombe].

De Fonscolombe, M B., 1838. Monographie des Libellulines des environs d’AixAnnales de la Société entomologique de France7, 75--106, p.93.
Dommanget, Jean-Louis, 1987. Étude faunistique et bibliographique des Odonates de France (Vol. 36), p. 48.
McLachlan, Robert, 1896. On some odonata of the subfamily Æschnina. The Annals and Magazine of Natural History; Zoology, Botany, and Geology, 17, 409--425.
Manuel Ferreras-Romero & Frank Suhling, 2021.
On the dimorphism shown by the femalesof Boyeria irene (Odonata: Aeshnidae) in a southern Spain population. Libellula Supplement 16: 115–125.
Selys, 1883. Synopsis des Aeschnines. Première partie : classification.
Extrait des Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 3ᵉ série, tome V, nᵒ 6, p. 28.
Tatiana Velasco Villanueva, Francisco Campos, Ulf Norling et Manuel Ferreras- Romero, 2018
. The life cycles of Boyeria irene and Onychogomphus uncatus (Odonata: Aeshnidae, Gomphidae) in western Spain: A biometric study. Eur. J. Entomol. 115: 684–696, 2018.

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