
C'est dans la réserve d'Ankasa, sur une petite rivière en forêt, très à l'ombre, que j'ai eu la chance de découvrir cette femelle Paragomphus nigroviridis émergente (Gomphidae). Nous n'avons pas réussi à l'identifier sur place, puis l'avons appelée Paragomphus serrulatus. M'intéressant à l'espèce pour la mettre sur ce site récemment, j'ai eu un vrai doute ; K.-D. Dijkstra appelé à l'aide, nous a souhaité bonne chance pour parvenir à l'identifier !
Alors, j'ai tenté ma chance avec la liste partielle des Odonates du Ghana, celle de la forêt d'Atewa, de K.-D. Dijkstra (2013), qui ne compte que quatre espèces ; il n'existe pas de photos de Paragomphus nigroviridis sur iNaturalist ou observation.org et c'est sur ADDO que j'ai trouvé mon bonheur. La photo de mâle et de femelle qu'y présente K.-D. Dijkstra colle bien avec notre sujet.

On retrouve en effet cette même forme en "L" ou de "7" sur la partie supérieure du thorax, accompagnée latéralement par un petit triangle coloré (ce que ADDO résume par "7." ) et qui se poursuit plus ou moins brièvement vers l'avant par une fine ligne jaune (et que Fraser (1949) qualifie de bande antéhumérale vestigiale). On observe les mêmes deux larges bandes jaunes sur le thorax séparées par une très fine. Sur l'abdomen, on constate la présence d'une tache jaune longue sur la face dorsale du S2, d'une tache unique sur la partie antérieure du 7ᵉ segment.
Et surtout Cammaerts (1969) écrit à la fin de la description présentant cette nouvelle espèce : "On distinguera aisément Paragomphus nigroviridis sp. n. des espèces africaines du genre par la présence d'une nervure transverse basale sous-costale à chacune de ses ailes (également chez P. abnormis (Karsch, 1890) du Cameroun)…" mais P. abnormis montre des motifs thoraciques différents. J'ai aussi une photo montrant ce détail pour une aile antérieure, mais elle ne vaut pas la peine d'être montrée.


Cammaerts (1969) donne une illustration du ptérothorax sur lequel on retrouve les éléments déjà mentionnés. Mais il s'agit d'un mâle, on peut donc s'attendre à certaines différences pour une femelle, comme notre sujet.
Il nous dit que c'est bien Paragomphus nigroventris que Fraser (1949) décrit sous le nom de P. abnormis ; Fraser donne la taille de son abdomen : 32 mm.
Je l'ai découverte postée sur le tronc d'un arbre de la berge d'une rivière peu profonde en forêt (j'ai les pieds dans l'eau pour faire ces photos), dans une zone sombre, comme en témoignent mes photos au flash. Curieusement nous venions de photographier Gomphidia gamblesi et nous ne rencontrerons pas d'autres Gomphidae pendant ces deux semaines.
Cet habitat correspond tout à fait à ce qu'on lit sur ADDO (adapté de Dijkstra & Clausnitzer 2014).

Sa distribution s'étendrait de la Guinée et de la Sierra Leone à l'est de la République démocratique du Congo, atteignant au sud le nord du Gabon avec des lacunes plus ou moins étendues au long de ce parcours. Mais quand on voit la carte ADDO et le peu de données certaines, les confusions anciennes, la rareté apparente de cette espèce, il y a lieu d'être sceptique. Il serait sans doute souhaitable de réviser les espèces africaines de ce genre.
IUCN Red List.
Étymologie Paragomphus nigroviridis
Le genre Paragomphus a été créé par l'entomologiste britannique John Cowley en 1934, pour remplacer le genre Mesogomphus (Förster, 1906) préoccupé par un genre de poissons fossiles. Avec le préfixe grec para, à côté, le nom de genre choisi montre qu'ils sont très étroitement liés aux Gomphus (Leach, 1815). Gomphus vient d’un mot grec qui signifie cheville ou boulon, en référence à la forme de l’abdomen (de la plupart des espèces), qui ressemble à une cheville pour assembler les bateaux.
Nigroviridis ; Cammaerts n'explique pas ce nom qui vient du latin niger, pour noir, et de viridis, pour vert. Mais il utilise ces adjectifs à de très nombreuses reprises lors de sa description et en particulier : "Synthorax orné de dessins verts distincts sur fond noir." C'est sans nul doute la coloration de cet odonate qui lui vaut son nom d'espèce. Il prend d'ailleurs en anglais le nom de Black-and-Green Hooktail.
Dijkstra, (2013). A Rapid Biological Assessment of the Atewa Range Forest Reserve, Eastern Ghana:137-142. 2013 - Checklist of Odonata Recorded from Ghana - Conservation International.
Dijkstra, K.-D.B. (editor, 2019). African Dragonflies and Damselflies (ADDO).
Fraser, F.C. (1949). Gomphidae from the Belgian Congo (order Odonata). Revue Zoologie Botanique Africaines, 42, 101-138, p. 119 (Paragomphus abnormis).
Cammaerts, R. (1969). Paragomphus abnormis (Karsch, 1890) et deux espèces précédemment confondues avec ce taxon (Odonata Gomphidae). Bulletin Annales Société royale d'entomologie de Belgique, 105, 234-248.